18.7.17

Quand Macron inventa le blitzdesign

Au Tank à Paris, rue des Taillanders, le 4 juillet 2017
Coup de maître. Au jeu d’échecs, le blitz inspiré de la blitzkrieg (guerre éclair) consiste à faire jouer les adversaires aussi vite que possible. Leur temps de réflexion ne peut excéder 15 minutes par coup. Pendant la campagne d’Emmanuel Macron, Olivier Alexanian et Thibault Caizergues en charge de toute l'identité visuelle et de la communication ne disposèrent même pas d’un temps équivalent. Plus la campagne avançait et s’amplifiait, plus les demandes s’accélérèrent au point de ne leur laisser que l’instant pour y répondre.

À l’occasion de la troisième édition de Type@Paris, un workshop annuel de cinq semaines autour du dessin de lettres leur a été donné l’occasion de revenir sur cette expérience singulière, le temps d’une conférence retransmise en live sur les réseaux sociaux, le mardi 4 Juillet.

Olivier Alexanian, diplômé de l’École nationale supérieure des art décoratifs en design graphique et tout juste titulaire d’un master de Sciences Po fut le premier à prendre le train en marche. Il récupéra le travail qu’avait produit l’agence Jésus et Gabriel dirigée par deux publicitaires plutôt spécialisés dans l’alimentaire. Ce sont eux qui furent vraisemblablement à l’origine du choix de la police Gill Sans qui devint par la suite la pierre angulaire de toute l’identité visuelle du candidat Macron (leur proposition initiale se déployait toutefois dans une déclinaison assez éloignée de ce qu’elle devint par la suite, magnifiée par l'italique).
Thibault Caizergues le rejoint en décembre 2016. Sorti de l’ECV Paris puis d’Intuit.lab en 2009, il a fait ses premières armes outre atlantique à New-york. Revenu en France en 2011, il a d’abord travaillé en free lance pendant cinq ans avant d’intégrer en 2015 le pôle numérique de la ville de Paris comme directeur artistique. Thibault et Olivier ne se connaissaient pas, seul leur engagement auprès d’Emmanuel Macron les a rapproché au point d’en faire un couple aussi consubstanciel que Bouvard et Pécuchet, Dupond et Dupont ou Debergny et Peignot, pour les plus typophiles d’entre nous.

La Gill Sans italique déclinée
ici sur unT-shirt
Des lors commença pour ce tandem une course folle contre la montre qui ne s’acheva que le soir du 8 mai, lorsque leur champion avec ses 65,9 % des suffrages exprimés franchit les marches du Palais de l’Élysée. Sans doute ont-ils poussé un « ouf » de soulagement, car à travailler non stop presque jour et nuit pendant presque 6 mois, ils approchaient l’épuisement. Rétrospectivement ils conviennent que ce work in progress effréné a défini les contours d’une nouvelle pratique du design, "blitzdesign" ou design de l’instant, indissociable de la toile et des réseaux sociaux.
Olivier et Thibault ont rapporté qu’ils ont bénéficié de l’absolu confiance d’Emmanuel Macron qu’ils n’avaient pas la possibilité de voir beaucoup. Ensuite ils ont du faire face à une telle demande d’intervention que les procédures de validation que l’on aurait pu imaginer obligatoires sur ce type d’enjeu ont purement et simplement sauté.

Sms de rappel pour les étourdis
Sur le terrain, par exemple au meeting du 17 avril au palais Omnisport de Bercy à Paris, le visiteur ne pouvait qu’être impressionné par la force de frappe des outils de communication déclinés pour l’occasion, la rigueur de leur mise en forme, la pertinence de leurs messages et la puissance de leur scénographie. Aux traditionnels T-shirts, flyers, banderoles, et drapeaux, était venu s’ajouter la nouvelle donne digitale des écrans. Ceux qui paraient l’intérieur du site et tous les autres connectés à distance, dans d’infinies variantes, des tweets aux murs des pages Facebook. Lors du discours prononcé pour l’occasion par Emmanuel Macron, Olivier Alexanian nous a raconté qu’il devait en l’espace de quelques secondes formater des citations qui lui arrivait par salves régulières et continues jusqu’à la fin de son intervention. Du blitzdesign à n’en pas douter, pendant plus de deux heures. Et cela n’était qu’une petite partie de son travail.

La réplique virale d'Emmanuel Macron
à Donald Trump du 2 juin 2017 
Nos deux compères au départ bénévoles ont été rapidement salariés par l’équipe de campagne puis ont intégrés les ors feutrés de la république et le port d'un costume-cravate. Ils continuent à accompagner le Président Macron respectivement à titre de directeur artistique et de directeur de création. Si le gazoulli français le plus retweeté Make our planet great again, est à mettre à leur crédit depuis, souhaitons leur la même ténacité et la même audace car le temps propre à celui de l’administration n’aura plus rien à voir avec celui d’un campagne électorale. D’un big-bang fulgurant les voilà téléportés dans un trou noir concentré d’inertie.
Quant à la police Gill sans, italique, dorénavant si intimement associée à l’image de notre nouveau président, il ne faudrait pas non plus qu’elle ne perde son autonomie, ni la signature de son créateur, le merveilleux dessinateur de caractère anglais Éric Gill (1897-1940). L’avenir le dira si elle poursuivra sa marche indépendamment du devenir d’Emmanuel Macron, de sa réussite ou de ses échecs. Mais le risque est là, à l’instar de toutes ces musiques qui ont perdu leur âme dans un amalgame fatal avec les objets qui ont contribué à leur diffusion et à leur gloire.
Rappelez-vous celle de Barry Lyndon de Stanley Kubrick, ou celle de l’Eurovision. Qui se souvient que Haendel et Charpentier qui en sont leurs auteurs ? Échec et mat.

Bonus : Type@Paris organisé par Jean-François Porchez ;
Eric Gill dessinateur et sculpteur anglais ;
La sarabande de Frédérick Haendel




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